À l’aube d’une saison sans Coupe d’Europe, une première pour le Stade Rennais depuis 2017, et alors que l’entraîneur puis le directeur sportif et enfin le président ont été remplacés ces derniers mois, entraînant une refonte complète de l’effectif cet été, les supporters sont dans l’expectative.
Cet article est à retrouver dans le numéro 1 de Rodrigue
Dès la présaison, le RCK a demandé lors du match amical contre le Werder Bremen “pas d’année de transition, l’Europe en fin de saison” via une banderole. Frédéric Massara, lors de son entretien d’arrivée pour la chaîne Youtube du club, n’a pas présenté d’objectif différent, indiquant que le projet restait inchangé. On peut pourtant s’interroger sur la capacité de l’équipe à être compétitive après autant de bouleversements. Surtout, la direction sportive du club paraît bien floue, malgré les succès récents.
Une instabilité dirigeante
Le dernier entraîneur à être arrivé lors d’une intersaison était Christian Gourcuff en 2016 (à l’issue d’une fin de saison rocambolesque marquant la fin de l’ère Montanier dans ce qui s’apparentait parfois à un Vaudeville avec Rolland Courbis). Tous les suivants prendront leurs fonctions en cours de saison, suite au licenciement et ou à la démission de leur prédécesseur. 4 fois en 8 ans au total, dans une période pourtant l’une des plus fructueuses du club.
On peut légitimement se demander quel est le degré d’anticipation des dirigeants du club dans ces événements. Il faut dire que sur cette même période de 8 ans, 6 présidents se sont succédé à la tête du club. Pour la petite histoire, la première version de cet article fut terminée dans la soirée du jeudi 3 octobre 2024. Le lendemain, Ouest-France annonce à la surprise générale le licenciement d’Olivier Cloarec. Arnaud Pouille remplace le finistérien.
Dans son histoire, le Stade Rennais n’a jamais été un spécialiste de la longévité à ce poste : un seul président est resté plus de 10 ans (Louis Girard, qui remportera d’ailleurs la première Coupe de France du club) et seuls 5 ont connu des mandats de plus de 5 ans. Pourtant, la stabilité institutionnelle, si chère au Président (de la République cette fois ci, toutefois bien prompt à dissoudre l’Assemblée), est souvent corrélées aux périodes les plus fastes des grands clubs français : Borelli, Denisot ou Al-Khelaïfi au PSG, Aulas à l’OL, Leclerc ou Tapie à l’OM, Rocher à Saint-Etienne, Campora à Monaco…
On peut se demander si la relative instabilité dirigeante rennaise est le fruit de l’absence de véritable période faste ou sa cause ?
Des décisions regrettables en 2023/2024
Alors que la crise des droits TV plonge la majorité des clubs français dans une incertitude financière forte, la bonne gestion financière récente du Stade Rennais, et notamment de la balance des transferts, ainsi que la solidité de son actionnaire doivent permettre au club d’en profiter pour s’installer au long terme dans le haut du championnat. Dans ce contexte, les errances institutionnelles du club sur la saison 2023/2024 paraissent regrettables.
S’il est toujours bien plus facile de s’exprimer et de critiquer a posteriori, la décision de repartir à l’été 2023 avec Bruno Génésio était déjà questionnable. En effet, la seconde partie de saison 2022/2023 avait été poussive par rapport à la première partie pré-Coupe du Monde. Surtout, RMC Sport avait fait état au printemps de questionnements du coach sur sa volonté de continuer à Rennes, voire de continuer d’entraîner tout court (même si le club avait réfuté rapidement ces révélations).
Mais une quatrième place et un record de points en L1 dans l’histoire du club avaient rendu un changement d’entraîneur improbable. Génésio démissionnera finalement quelques mois plus tard, en novembre 2023, après un début de saison raté. C’est alors la seconde démission de coach d’affilée en cours de saison pour le Stade Rennais. Cela interroge vis-à-vis du niveau d’anticipation de l’équipe dirigeante, qui devrait être capable de sentir un entraîneur en fin de cycle.
Julien Stéphan est alors choisi directement par l’actionnaire pour remplacer jusqu’à la fin de la saison celui qui l’avait remplacé en 2021. Le profil est plutôt cohérent avec la situation sportive (proche des relégables en championnat, toujours en course en Europe) : il connaît le club et pourra s’adapter très rapidement, il a déjà démarré son premier mandat dans une situation similaire, il a l’expérience des qualifications en Europe…
Plus surprenant en revanche, il est prolongé dès le 25 mars 2024 pour 2 saisons supplémentaires. A l’époque, le Stade Rennais est huitième en championnat, qualifié en demi-finale de Coupe de France et éliminé en Ligue Europa. Avec une défaite face à Paris en Coupe de France et un bilan de 2 victoires, 1 nul et 5 défaites sur les 8 derniers matchs de Ligue 1, la fin de saison est bien en deçà des ambitions et ne permet évidemment pas une qualification en Coupe d’Europe pour la saison suivante.
Après un long feuilleton, démarré avant la prolongation de Stéphan, le directeur sportif Florian Maurice finit par quitter le club à l’intersaison. Il est rapidement remplacé par Frédéric Massara, qui semblait déjà choisi par la direction avant même que Florian Maurice n’acte sa décision de rejoindre l’OGC Nice.
L’arrivée du Franco-Italien, avec probablement la volonté de l’entraîneur, amène un renouvellement majeur de l’effectif. Avec 12 arrivées pour 19 départs, l’été 2024 fut l’un des plus actifs de l’histoire du Stade Rennais. À titre de comparaison, l’été 1998, marquant l’arrivée de François Pinault à la tête du club, avait connu 9 arrivées pour 14 départs. L’été 2000, celui des folies (Lucas, Fabiano, Turdo, et autres Vander), compte lui 11 arrivées pour 13 départs.
Quel est ce fameux projet ?
Si le projet reste inchangé, comme le dit Massara, quel est-il ? Il faut remonter plusieurs années en arrière car, si chaque dirigeant rennais aime à rappeler en arrivant qu’il est dans la continuité, aucun ne s’aventure vraiment à présenter le projet publiquement.
Lorsqu’il remplace René Ruello en novembre 2017, Olivier Létang parle beaucoup de projet mais reste assez évasif sur son contenu précis. On saura tout de même grâce à sa première conférence de presse qu’il souhaite s’inscrire sur le temps long, ne pas “faire un coup, avec par exemple une qualification européenne, et disparaître”. Côté recrutement, il indique qu’il souhaite mettre l’accent sur « le recrutement de jeunes joueurs en post-formation, de 18-19-20-21 ans« .
Après un court intérim de Jacques Delanoë, Nicolas Holveck prend sa place en mars 2020. Le trading étant à la mode, il précise que ce n’est pas le projet pour le Stade Rennais. A l’inverse, il veut placer “l’académie dans le cœur du projet”.
Pour mener cette politique sportive, il recrute Florian Maurice pour remplacer Sylvain Armand. Le nouveau directeur technique gratifiera alors la presse d’un désormais célèbre “Le projet de Rennes n’a pas changé, il est simplement encore plus ambitieux”. A rebours des annonces de son président, le lyonnais va pourtant rapidement s’orienter majoritairement vers des profils jeunes à fort potentiel de revente.
Et maintenant ?
Aujourd’hui, Frédéric Massara annonce s’inscrire dans la continuité de ses prédécesseurs. Lors de l’intronisation d’Arnaud Pouille face à la presse le jeudi 10 octobre, Alban Gréget (président du Conseil d’Administration du club depuis mai dernier) précisait que “le projet reste celui que l’on connaît : l’Europe, la formation, la Bretagne”. Au-delà de ces mots clés, on aimerait discerner plus clairement le projet sportif du Stade Rennais. Sur les premiers matchs de cette saison, Julien Stéphan semble devoir s’adapter à son effectif, pourtant construit en bonne partie cet été en sa présence. Si on peut apprécier son pragmatisme, cela pose tout de même question vis-à-vis du projet de jeu qu’il souhaite mettre en place. Existe-t-il actuellement au club une ligne directrice sportive sur le court et surtout sur le moyen terme pour atteindre les objectifs fixés ?

La seule constante au club depuis 25 ans est l’actionnariat. Les Pinault, qui agissent comme les véritables présidents du Stade Rennais, sont ceux qui doivent définir et impulser ce projet. Pourtant, leurs décisions récentes ne dessinent pas une direction limpide. D’autant plus qu’on ne les voit jamais s’exprimer à ce sujet. Alors que le licenciement soudain d’Olivier Cloarec vient nous rappeler qui sont les réels décideurs du club, on ne peut que regretter de ne pas les entendre plus souvent, notamment pour expliquer leurs décisions.
Les dernières semaines nous l’ont montré : en France, pour devenir Européen, rien ne vaut un cap clair. La continuité du projet rennais est bien nébuleuse au-delà des différentes déclarations des dirigeants. Alors que Benjamin Bourigeaud est parti cet été, il ne reste au club plus aucun des joueurs vainqueurs de la Coupe de France 2019. Globalement, on peine à voir le club réellement capitaliser sur ses dernières années réussies et on peut craindre que le chambardement de l’année 2024 soit le départ d’un tout nouveau cycle où tout sera à reconstruire.
Démarrer un nouveau cycle n’est bien sûr pas une mauvaise chose en soi, mais le club semble systématiquement subir ses fins de cycles plutôt que les anticiper. Cela conduit à des saisons de transition comme cette année ou la précédente, qui mettent des coups d’arrêt à la progression du club.
Dans un championnat de France où de nombreux clubs doutent de leur pérennité financière, la solidité du Stade Rennais doit lui permettre de continuer sur sa lancée (hors saison 2023-2024) pour s’imposer comme un candidat régulier à la Ligue des Champions. Mais cela ne pourra se faire qu’au bénéfice d’un projet sportif bien construit, cohérent à tous les étages du club et avec une vision sur le temps long.
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