Tous les Rennais ne le savent pas mais notre club rouge et noir a un cousin turc. En effet, en 1965, alors que les Bretons ramènent leur première Coupe de France, à 2.700km de là, 3 clubs de la ville d’Eskişehir décident de fusionner pour former un club destiné à intégrer la seconde division turque. La légende raconte que lorsqu’il fallut choisir les couleurs des maillots de ce nouveau club, les dirigeants furent séduits par le rouge et le noir des maillots Rennais, qu’ils venaient de voir en une d’un exemplaire de Paris-Match relatant la victoire face à Sedan.
Cet article est à retrouver dans le numéro 1 de Rodrigue
Un club immédiatement performant
Dans les pas du succès Rennais, Eskişehirspor va dès sa première saison remporter la seconde division et accéder à l’élite. Il ne faudra que 2 ans aux Anatoliens pour prendre leurs marques en première division : dès la saison 1968-1969, ils terminent 2e à 3 points du champion Galatasaray. Ils réitèrent la performance l’année suivante, finissant juste derrière Fenerbahçe ainsi qu’en 1971-1972, de nouveau derrière Galatasaray.
Comme un symbole, ils remporteront leur première (et unique) Coupe de Turquie le 20 juin 1971, soit le jour de la victoire rennaise contre l’Olympique Lyonnais pour notre seconde Coupe de France, renversant Bursaspor au match retour. Pour parfaire le parallèle, l’année suivante, en Coupe des Vainqueurs de Coupe, Rennes est éliminé par les Glasgow Rangers, vainqueurs de l’édition, et Eskişehir par le Dynamo Moscou, l’autre finaliste.
Ce sont là les années les plus fastes du club, avec également une victoire en Supercoupe de Turquie en 1971 et 7 top 4 consécutifs en championnat de 1969 à 1975. En Europe, le club connaît 4 qualifications successives et ne passe jamais plus d’un tour (en compétition UEFA uniquement, sans prendre en compte la Coupe des Balkans1). Les éclairs rouges peuvent tout de même se targuer d’avoir éliminé le FC Séville en 1970 au terme d’un renversement de situation incroyable. Après une défaite 1-0 en Espagne, les turcs voient Séville ouvrir le score à la 79e minute du match retour. Mais c’était sans compter sur le légendaire attaquant Fethi Heper, qui marque à la 80e minute puis à la 82e et enfin à la 90e. Grâce à ce triplé, Eskişehirspor renverse les Andalous et se qualifie au tour suivant, où ils seront éliminés par Twente.
80’s : les premières difficultés
Malheureusement le club ne confirme pas, et ces années sont suivies de plusieurs saisons dans le ventre mou du championnat et sans performer en coupe. La suite est encore pire : après une saison 1980-1981 d’une densité incroyable, où le club finit en même temps à 3 points de la seconde place et à 2 points de la relégation, Eskişehir chute en seconde division en 1982.
Le club parvient tout de même à remonter en deux saisons. ES-ES enchaîne alors 5 saisons dans l’élite, entre ventre mou et flirt avec la charrette. Ces années sont marquées par les premiers problèmes administratifs et financiers du club. Sans surprise, cela se solde à nouveau par une descente en seconde division. Seulement, cette fois-ci, Eskişehirspor ne parvient pas à remonter. Pire, après 3 saisons, le club chute pour la première fois de son histoire au 3e échelon en 1992. Heureusement, la remontée est immédiate. Mieux, le club retrouve même la première division dès 1995 après une victoire en play-off de promotion.
La joie est de courte durée : le retour en première division n’est que d’une saison, et ES-ES retombe à l’échelon inférieur. Le club va alors connaître 12 saisons entre 2e et 3e division (sans connaître la relégation cependant, mais seulement au dépend de réorganisations du format des compétitions turques).
Retour aux sommets
En 2006, Eskişehirspor remporte les play-off de troisième division et retrouve l’antichambre de l’élite. Deux ans plus tard, le club remporte cette fois ci les play-off de seconde division et fait enfin son retour au sommet du football turc. En 4 saisons en Süper Lig, les éclairs rouges vont même retrouver l’Europe à la faveur d’une 5e place en 2012. Ils feront ainsi leur première apparition en France pour un duel contre l’OM en Ligue Europa qui se soldera malheureusement par une élimination. A cette époque, la situation financière du club pose question car les primes européennes du club sont retenues par l’UEFA pour payer des dettes envers d’autres clubs.
En 2014, les rouges et noirs atteignent la finale de la Coupe de Turquie mais perdent par la plus petite des marges face à Galatasaray sur un but de Sneijder. Malgré la défaite, ils gagnent le droit de participer à nouveau à la Ligue Europa, Galatasaray étant déjà qualifié via le championnat.
Le début de la crise
Eskişehirspor ne jouera pourtant plus jamais la Coupe d’Europe suite à cette saison. Impliqué dans un gigantesque scandale de matchs truqués en 2011, qui a touché de nombreux clubs turcs, le club se voit infliger à l’été 2014 une suspension d’un an de toute compétition européenne (de même que Sivasspor, qualifié avec sa 5e place, et Fenerbahçe, champion en 2011 et de nouveau champion en 2014 mais suspendu 2 ans en Europe). Il ne jouera donc pas la Ligue Europa en 2014-2015.
Cette mauvaise nouvelle s’accompagne d’une très mauvaise gestion. Pour ses 50 ans, en 2016, le club est relégué en seconde division, après avoir changé 2 fois d’entraîneur en cours de saison. La défaite lors de l’avant dernière journée contre Başakşehir, à domicile, provoque la colère des supporters qui décident de mettre le feu à leur antre. Terrible fin pour le stade Atatürk, construit en 1953, et dont c’était là l’un des derniers matchs, avant l’inauguration d’une toute nouvelle enceinte de 35.000 places en novembre 2016.
Cette inauguration se fait donc en seconde division, avec une bonne saison qui se termine malheureusement par 2 défaites et 1 nul sur les 3 derniers matchs, faisant chuter Eskişehirspor des places de promus directs. Ils parviennent tout de même en finale des play-off mais perdent aux tirs aux but contre Goztepe et restent donc en seconde division.
L’effondrement
La saison suivante sonne le début des véritables ennuis, en particulier d’un point de vue administratif et financier. Le club se voit infliger une pénalité de 3 points par la fédération turque pour ne pas avoir rempli les critères d’attribution des licences et termine 14e, 5 points devant le premier relégable. Rebelote en 2018-2019, toujours 14e, toujours à 5 points du premier relégable.
La saison suivante, Eskişehir se voit retirer un total de 15 points (2 fois 6 points par la FIFA pour une dette de salaire envers Sebastián Pinto puis envers Jerry Akaminko, et 3 points pour avoir à nouveau failli à respecter les critères d’attribution des licences par la fédération nationale). Les difficultés financières du club sont profondes car les dettes envers Pinto et Akaminko datent respectivement de 2016 et 2018 et avaient déjà fait l’objet de plusieurs jugements et relances sans qu’Eskişehirspor ne réussisse à payer. En novembre 2019, le syndicat des joueurs professionnels FIFPro appelait les joueurs à une grande prudence avant de signer chez plusieurs clubs turcs, dont Eskişehirspor, en raison d’impayés. Ces dettes salariales s’accompagnent également de dettes envers d’autres clubs dans le cadre de transferts.
Après plusieurs mois de rumeurs, la sanction tombe : le club est interdit de recrutement. En championnat, les éclairs rouges terminent bons derniers après notamment une fin de saison cataclysmique où l’équipe finit sur 13 matchs sans victoire (2 nuls et 11 défaites). Sportivement, les résultats sont si mauvais que même sans les 15 points de pénalité, ES-ES aurait terminé avant dernier et donc relégable. Mais le club est sauvé par l’annulation des relégations par la fédération turque en raison du Covid.
Le répit n’est que d’une saison car l’exercice 2020-2021 se solde de nouveau par une dernière place au terme d’une saison cauchemar avec seulement 1 victoire et 8 nuls pour 25 défaites, et 3 points de pénalité pour couronner le tout. ES-ES retombe donc en troisième division pour la saison 2021-2022. Cette saison est encore une fois catastrophique et se termine avec une nouvelle dernière place loin derrière les autres (et avec encore 3 points de pénalité). Le club enchaîne ainsi une seconde descente d’affilée.
A l’été 2022, Eskişehirspor est donc au plus bas et va jouer en 4e division pour la première fois de son histoire. Cette expérience ne durera qu’une saison, mais pas dans le bon sens. Les éclairs rouges ne feront jamais mieux qu’une 14e place durant toute l’année (lors de la première journée), passeront seulement deux journées hors de la zone rouge et termineront avant derniers, égalité avec le dernier.
La vie en 5e division
La saison dernière, Eskişehirspor découvre ainsi la ligue régionale et parvient enfin à mettre fin aux descentes successives. Le club termine 3e, à seulement 3 points de la première place qui lui aurait offert une remontée en 4e division.
Administrativement, le club peut enfin recruter début février 2024, après une interdiction ayant duré 7 périodes de transfert, soit environ 4 ans. La levée de cette interdiction est notamment possible grâce à Murat Özkaya, président d’Eyüpspor (club nouvellement promu en première division en 2024, pour la première fois de son histoire). Celui-ci aurait payé une dette de 1,5M de lires turques (environ 40.000€) au nom du club à Mehmet Murat Uçar, ancien joueur d’Eskişehir et qui jouait à ce moment là à Eyüpspor. Déjà en 2022, Murat Özkaya avait permis de payer 500.000 lires de dette envers Trabzonspor, avec de l’argent de son club et de l’association des clubs de 3e division dont il était président à l’époque. Selon ses déclarations, son geste s’expliquerait par un attachement personnel au club. Il justifie également cela en rappelant l’importance historique d’ES-ES dans le football turc.
Le 26 mai 2024, à l’issue de la saison, l’assemblée générale du club doit se tenir mais elle est repoussée, faute de quorum. Elle se tiendra finalement le 2 juin, toujours sans quorum. A cette occasion, les comptes du club sont présentés et on apprend que la dette s’élève alors à plus de 433M de lires turques, soit environ 12M€. Sur cette somme, les dettes sur les salaires représentent à elles seules un peu plus de la moitié (6,23M€). Ces dettes concernent au total 98 joueurs différents, mais 4 d’entre eux représentent déjà 2,7M€ : Jerry Akaminko (1M€), Necati Ateş (0,64M€), Erkan Zengin (0,53M€) et Berkay Tolga Dabanlı (0,51M€).
Le plus inquiétant est que la dette ne fait qu’augmenter depuis la dernière descente de seconde division : 6,26M€ en 2020, 7,65M€ en 2022 et 8,97M€ en 2023, avant donc de grimper à 12M€ en 20242. Au-delà d’une mauvaise gestion qui perdure, la dette du club est également plombée par les intérêts imposés dans les litiges avec les joueurs. Prenons le cas de Jerry Akaminko : la Chambre de Résolution des Litiges de la FIFA a condamné le club en 2019 à payer 280.000€ d’arriérés de salaire et 600.000€ de compensation pour rupture du contrat. Mais ces deux sommes sont chacune accompagnées d’un intérêt de 5% par an, jusqu’à ce que la somme soit versée au joueur. C’est ainsi que cette dette au joueur ghanéen représente 1M€ aujourd’hui.
Encore un espoir ?
Les pouvoirs publics semblent s’impliquer aujourd’hui pour éviter la disparition du club. La maire métropolitaine, Ayşe Ünlüce, récemment élue, a été à plusieurs reprises interrogée sur le club durant la campagne. Depuis, elle a entrepris avec d’autres élus locaux de rassembler des anciens présidents, d’anciens joueurs et des figures locales pour discuter du futur du club et définir un plan de sauvetage.
La question centrale est de réussir à payer les dettes, sans quoi il paraît impensable que le club puisse survivre, étant donné le peu de revenus générés en ligue régionale. Certains participants aux discussions ont déjà soumis l’idée de déposer le bilan, changer le nom du club et repartir de zéro (ce qui a été vivement balayé, pour l’instant). L’une des pistes actuellement étudiée est la création d’une sorte de holding qui prendrait en charge les dettes du club, et serait financée par la vente de parts de cette nouvelle entité. Le succès du projet passera par une direction stable, contrairement à ces dernières années : de la dernière descente de première division en mai 2016 à aujourd’hui, le club a changé 10 fois de président, soit plus d’une fois par an.
Au moment de la rédaction de cet article, Eskişehirspor démarre tout juste sa seconde saison en ligue régionale. D’abord par une victoire 1-0 chez Kumluca Belediyespor, grâce à un but en fin de match de Necati Önal, l’une des nouvelles recrues du club, arrivé cet été de Çorluspor. Puis avec une seconde victoire chez Homurlu grâce à 2 buts aux 88e et 90+10e minutes. Souhaitons leur de continuer ainsi pour le reste de la saison et d’entamer une longue remontée vers l’élite turque.
- La Coupe des Balkans était une compétition internationale rassemblant des clubs d’Albanie, Bulgarie, Grèce, Roumanie, Turquie et Yougoslavie entre 1960 et 1994. Eskişehirspor en fut finaliste en 1975. ↩︎
- Nota : tous les montants exprimés dans cette section en euros tiennent compte du taux de change d’octobre 2024 avec la lire turque, 4 à 5 fois inférieur au taux de change de 2020. Toutefois, certaines dettes du club étant exprimées en euros (notamment celles issues d’arbitrages de la FIFA), le montant de la dette en lires turques a lui même fluctué en fonction de l’évolution du taux de change. ↩︎
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